Le monde arabe est extrêmement
complexe, les groupes religieux sont nombreux, les communautés
ethniques encore
davantage, les nationalismes toujours exacerbés, à
dessein, par moult puissances
étrangères implantées là depuis le XVIIIe
siècle et même avant. Chaque
puissance européenne, puis les États-Unis et
aujourd’hui la Chine impérialiste
sont venues sur ces terres se tailler un petit empire qu’aucune
puissance coloniale
n’a jamais voulu abandonner. Après le colonialisme
classique, la domination
étrangère a fait place depuis cinquante ans au
néo-colonialisme; le repartage
des zones d’influences coloniales est aujourd’hui à
l’ordre du jour car les
puissances impérialistes montent ou déclinent selon le
développement économique
contemporain ceci entraîne un repartage des marchés, des
sources de matières
premières, des zones d’exploitation de la
main-d’oeuvre.
Le néo-colonialisme a ceci de
particulier qu’il s’accommode de
l’indépendance formelle de ces pays semi-coloniaux. Il
l’exige même, car il est
plus facile d’exploiter les ressources naturelles nationales et
le travail des
populations locales sous la supervision d’une bourgeoisie
nationale véreuse et
soumise, vivant des prébendes et des ristournes sur ces
richesses que de tenter
de contrôler et d’administrer directement ces populations
indigènes toujours enclines
à se révolter et à stigmatiser les méfaits
des puissances étrangères coupables
de leur déchéance (1).
Dorénavant, mise à part la
bourgeoisie palestinienne qui n’a toujours pas obtenu son petit
État bien à soi,
à administrer pour le bénéfice des colonialistes
israéliens - mais ça ne
saurait tarder suite à l’accord de collaboration entre le
Hamas et le Fatah (2)
- toutes les autres bourgeoisies nationales, castes ou tribus arabes,
berbères,
kurdes, druzes ou alaouites ont maintenant leur domaine, leur zone
géographique
auxquels on a donné le nom de pays, de territoires autonomes, de
royaumes,
d’émirats ou de sultanats, etcétéra.
Ces nations créées à partir de regroupements
tribaux, ethniques et religieux se forgent peu à peu un vouloir
vivre collectif sur des territoires étatiques le plus souvent
reconnus,
balisés (frontières
délimitées et
acceptées, et gouvernement
légiférant
légalement), dans un environnement économique national
fragile mais tout de
même existant et en phase de consolidation. C’est pour
cette raison que nous
affirmons que se sont de véritables nations (tunisienne,
égyptienne, syrienne,
libyenne, irakienne, yéménite), ayant en commun la langue
arabe, qui sont en
émergence ou en cours de consolidation et qui luttent chacune
pour leur
véritable indépendance. C’est dans ce contexte
qu’interviennent les agressions
néo-coloniales prenant appui sur des sections de classes
bourgeoises nationales
totalement inféodées aux intérêts
d’une puissance impérialiste ou d’une autre
(France, Grande-Bretagne, Italie, États-Unis, Russie, Chine).
C’est sur cette toile de fond
impérialiste et collaborationniste de manigances, de complots,
d’exactions, de
dictatures bourgeoises ou aristocratiques moyenâgeuses que
l’on peut et que
l’on doit analyser et comprendre la série de
révoltes populaires arabes. En
plus de l’héritage pas si lointain de la
décolonisation ottomane, un autre événement
fondateur est à l’origine de tous ces
soulèvements : la grande crise
économique mondiale de l’année 2008, dont
l’épicentre fut localisé quelque part
sur Wall Street en la cité de New-York et dont les secousses
telluriques se
répandirent comme une traînée de poudre sur
l’ensemble de la planète.
Dans une tentative
désespérée de
parer les effets de cette crise du système monétaire et
financier impérialiste
international, les puissances néo-coloniales se
tournèrent vers leurs
néo-colonies du tiers monde et exigèrent par
l’intermédiaire de la Banque
mondiale et du Fonds monétaire international que ces pays
absorbent le coût de
toute cette gabegie monétaire (des milliards de capitaux
venaient de s’envoler
en fumée et l’on souhaiterait que les riches soient les
seuls à assumer cette
faillite !). Les gouvernements arabes à
la solde se mirent consciencieusement au travail et accrurent la
pression sur
la force de travail
régional,
accentuèrent la dilapidation des ressources naturelles
nationales, accélérèrent
le bradage des biens et services publics aux entreprises privées
monopolistes
occidentales, jetèrent des centaines de milliers de jeunes
diplômés sur le
pavé, cependant que l’inflation faisait des ravages et
rendait les biens de
première nécessité quasi inaccessibles aux
populations multiethniques
paupérisées.
Dans tous les pays arabes la
petite-bourgeoisie nationale, ce corps franc de la grande bourgeoisie,
ce
rempart contre l’insurrection populaire, fut frappée et
appauvrie; c’est elle
qui donna le signal de la révolte et qui organisa les premiers
soulèvements
populaires. Mais sans organisation révolutionnaire et sans
direction
révolutionnaire, ces révoltes furent facilement
récupérées et dévoyées de leur
route et de leurs mots d’ordre économiques et
démocratiques (pain, travail,
dignité, fin de la tyrannie).
Hillary Clinton, la secrétaire
d’État américaine, fut la première à
percevoir le danger et à proposer que ces
soulèvements devraient être canalisés vers
l’obtention
du droit de voter pour une vaste panoplie de traîtres, sans
discrimination et
sans pré –sélection, avant les élections
démocratiques bourgeoises. De
toute façon, pensait-elle cynique, de nos jours les techniques
de contrôle et d’endiguement
électoral sont suffisamment maîtrisées,
sophistiquées et coûteuses pour que
l’on conserve toujours la haute main sur ces processus
d’élection bidon.
Mais la rue arabe en Tunisie puis
en Égypte, une fois revenue de sa surprise agréable de
voir s’enfuir leurs
présidents tyranniques avec quelques milliards en poche et un
sauf conduit mal
acquis, comprit qu’elle s’était fait berner et que
tout restait à accomplir
pour se débarrasser des systèmes oligarchiques
néo-coloniaux indignes qui les
oppriment.
Entre-temps les puissances néo-coloniales
avaient eu l’opportunité de préparer leur riposte
et pourquoi ne pas pêcher en
eau trouble, s’étaient dit Sarkozy, Obama et compagnie ?
De nombreux autres
tyrans méritaient une leçon et de toute façon la
rue arabe ne décolérait pas :
autant lui donner davantage de tyrans à tétaniser.
Après la Tunisie et l’Égypte,
voilà la Libye, le Bahreïn, le Yémen,
l’Algérie, puis enfin la Syrie et le Maroc
mis sous le choc. Qui poussé par des chefs de tribus
frustrés de ne pas avoir
obtenu leur part dans le partage des prébendes ; qui
poussé par la fraction
chiite de la bourgeoisie nationale traitée en
déshéritée dans le partage des
postes de la nomenklatura ; qui poussé par la fraction sunnite
de la
bourgeoisie nationale excédée de voir les alaouites
monopoliser le pouvoir
politique ; qui n’acceptant plus de voir l’armée
gérer le pays comme sa chasse
gardée. Dans toute cette saga,
parmi
tous ces pays arabes, le peuple désoeuvré, affamé,
désorienté s’avançait pour
mener l’insurrection, mais faute de direction et
d’organisation véritablement
révolutionnaires, il s’est retrouvé immanquablement
à servir de chair à canon
pour défendre les revendications d’une section ou
d’une autre des bourgeoises
nationales (parfois encore semi-tribales) cupides et
dégénérées (3).
En Libye, la guerre civile entre
les tribus de Cyrénaïque frustrées et leurs
mercenaires soutenus par l’OTAN, et
les tribus de Tripolitaine au pouvoir depuis quarante ans tournent au
règlement
de compte des puissances occidentales contre leur marionnette Kadhafi,
coupable
d’avoir tenté de mener quelques politiques
indépendantes et d’avoir soutenu
l’édification de la Banque africaine, concurrente de la
Banque mondiale
capitaliste (4).
Le régime syrien a longtemps servi
de sous-traitant tortionnaire aux États-Unis. Ce régime a
une tradition de
poigne de fer, et n'a jamais été trop troublé par
les sanctions de la
soi-disant communauté internationale. Il se situe à la
jonction de la zone
d'influence russe (ex-soviétique) et de la zone d'influence
française, américaine
et britannique ; rendant service aux deux camps sur commande,
jusqu'à
maintenant le régime s'était assez bien tiré
d’affaire sur le plan
international en nageant entre deux eaux et en eaux troubles le plus
souvent.
Le régime
syrien est aujourd’hui un facteur de stabilité vu sous
l'angle
israélien/ américain et il serait étonnant
qu’Israël se trouve derrière les
soulèvements « spontanés » actuels.
Le régime sert de canal pour ce
qui est de l'appui de l'Iran au Hezbollah (voilà qui
dérange lourdement Israël)
et il fait partie de la nouvelle alliance Iran, Syrie, Turquie, Russie
dirigée
par la Chine impérialiste à travers l’alliance de
Shanghai.
Par contre ce
régime est le fait d'une minorité (alaouite) qui domine
par la
terreur une population en majorité sunnite. C'est une
société tenue dans
l'arriération sur le plan de la recherche, des communications,
de la
technologie et du développement économique (quel qu'il
soit). Depuis le
protectorat français ce régime a toujours maintenu des
relations troubles avec son
voisin libanais. Enfin, il est reconnu que les États-Unis ont
investi
lourdement et souvent clandestinement dans ce pays pour faire la
promotion de
"la pseudo démocratie colorée"...comme il l’a fait
dans certains pays
de l'Europe de l'Est.
En Syrie le pouvoir de Bachar
el-Assad est aujourd’hui ébranlé par les
mercenaires de Saad Hariri (ex premier
ministre libanais) et de ses commanditaires d’Arabie à
titre de représailles
pour le soutien iranien au soulèvement chiite au Bahreïn.
Au Yémen la situation demeure
confuse car si le pouvoir impérialiste aimerait bien sacrifier
son valet Ali
Abdallah Saleh, comme Moubarak et Ben Ali avant lui,
celui-là ne l’entend pas de cette oreille et
semble poser des exigences trop importantes pour abandonner son poste
de
gestionnaire de la machine d’État yéménite.
En Arabie Saoudite, l’État a jeté
des milliards de dollars en pâture aux manifestants et a
dépêché sa troupe pour
occuper le Bahreïn, un avertissement à ses propres
opposants qui seraient
tentés de poursuivre les soulèvements. Il semble bien que
ce pouvoir
monarchique s’en sortira indemne encore une fois tout comme au
Koweït voisin.
Voilà où en est
aujourd’hui cette
succession de révoltes populaires arabes manœuvrées
en sous-main par
différentes puissances craignant toujours que le contrôle
leur échappe et que,
de ces révoltes trahies - sur la Place Tahrir notamment (5) -
n’émergent des
révolutions emportant ces bandes de marionnettes qu’elles
soutiennent affectueusement
et douloureusement, alors que leurs petits héros virtuels
patentés risquent
d’être récupérés ou
emportés dans la
tourmente (6).
_______________________________
(1) http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=23776
(2) http://www.lepost.fr/article/2011/05/12/2492344_accord-hamas-fatah_1_0_1.html
(3) http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=23889
(4) http://thalasolidaire.over-blog.com/article-point-de-vue-les-mensonges-de-la-guerre-de-l-occident-contre-la-lybie-10-05-73590250.html
(5) http://fr.wikipedia.org/wiki/Place_Tahrir
(6)
http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=128:documentaire-monde-arabe-londe-de-choc&catid=37:societe&Itemid=75